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Pélerinage à Goritz
Par Daniel de Montplaisir
Lundi, 26 Septembre 2011 22:05

Chapelle du Palais Corinini Cronberg« Vous pouvez les toucher » insistait-elle.

J'hésitais encore, à la fois par peur de paraître un peu fétichiste et aussi parce que caresser les cheveux de quelqu'un implique une intimité que nous n'avions évidemment pas. J'ignorais même qui, juste avant la fermeture du cercueil probablement, avait coupé ces courtes mèches. Mais la conservatrice du palais Coronini-Cromberg continuait de m'encourager. Je m'enhardis à glisser mes doigts dans la petite enveloppe. Argentés et très fins, ainsi qu'on les avait toujours décrits, dépeints sur tant de tableaux et de portraits officiels, seul vestige intact et reconnaissable de ce qu'avait été un homme mort cent soixante dix ans plus tôt, le 6 novembre 1836 dans cette même chambre où nous nous tenions.

L'idée d'un pèlerinage à Goritz me tenaillait depuis plus de cinq ans, depuis la découverte de l'existence de cette petite ville frontière entre l'Italie et la Slovénie, à mi-distance de Venise et de Trieste, dans la région du Frioul. C'est ici que sont inhumés les derniers Bourbons de France : Charles X, son fils Louis XIX et son petit-fils Henri V. Pourquoi ici ? La question tarauda longtemps les royalistes. Le premier qui rédigea un Pèlerinage à Goritz, le vicomte de la Rochefoucauld en 1839, immédiatement suivi par le comte Robert de Custine, qui publia la même année Les Bourbons de Goritz et les Bourbons d'Espagne, se sont interrogés sur ce choix à priori inattendu : « Sous quel prétexte, et pour quel motif avait-on relégué dans cette affreuse solitude cet illustre proscrit, dont la cause était celle de tous les rois ? Et comment se fait-il que les offres d'hospitalité qu'il recevait de toutes parts l'aient conduit à Goritz ?... Impossible de le comprendre. Il y a là-dessous quelque mystère que le temps nous découvrira. » La Rochefoucauld ne trouve aucune grâce à cette « petite ville de dix mille âmes, entourée de collines arides, qui semble toucher au bout du monde, [avec] une population généralement laide et sale, des maisons affreuses, des rues mal pavées, et tournant sur elle-même comme des serpents. » Même la résidence qui abrite les derniers jours de Charles X n'est pas mieux lotie : « Une petite maison tristement assise sur une colline et qui paraît abriter tout au plus une famille de bourgeois, voilà l'habitation qui contient la dynastie des Bourbons. »1 Custine traduit une impression toute différente : « Goritz est une charmante petite ville qui tient en même temps de l'élégance italienne et de la propreté allemande ; les habitants y sont bons et affables. »2 Effectuant, quarante ans plus tard, le même pèlerinage, Félix Dupont, rédacteur du journal royaliste marseillais Le Citoyen, décrit une ville qui « s'étend au milieu d'une plaine traversée par l'Isonzo et couverte de prairies et de vignobles. Elle serpente autour d'une colline toujours verte, que domine une citadelle aux épaisses murailles, flanquées de tours que le temps a noircies. »3 Quant à Jacques Bonnet, rédacteur en chef de l'Union franc-comtoise, effectuant l'un des derniers pèlerinages avant la mort du comte de Chambord, il rappelle qu'on surnommait alors Goritz la Nice autrichienne en raison de l'agrément de son climat.4

Pièces à l'effigie de Charles X

Pendant tout le XIXe siècle et jusqu'en 1914, de nombreux hauts fonctionnaires autrichiens disposaient ici d'une villégiature, dont témoignent encore certaines grosses villas accrochées à la colline où se perche l'antique forteresse dominant la ville. A cette époque, on cherche déjà le soleil et la proximité de la mer, trop rares dans le continental territoire des Habsbourg. C'est pourquoi, la côte qui serpente entre Venise et Trieste, se pare de quelques majestueuses propriétés telles que le palais de Miramar, résidence d'été des empereurs d'Autriche, et le château de Duino, des princes de Tour et Taxis. Goritz se situe en retrait de l'Adriatique, à une distance trop grande pour en recevoir les embruns mais assez courte pour en ressentir la douceur. Le microclimat dont bénéficie effectivement le site lui épargne les grosses chaleurs de l'été comme les grands froids de l'hiver. Les deux barrières naturelles formées, d'un côté par l'Isonzo, qui coule, du nord au sud, depuis la vallée de la Trenta, dans les Alpes juliennes, et se jette dans la mer, 136 km plus bas, de l'autre par le cirque des collines plantées de vignes et de chênes nains, favorisent une flore exubérante, où se mêlent palmiers, lauriers roses et plantes tropicales dans un enchevêtrement qui n'est pas sans rappeler le décor de Ombreuse, l'île mythique d'Italo Calvino, servant de cadre à son Baron perché. C'est cela que recherchait Charles X, à la fin de l'été 1830 : il ne voulait pas passer un hiver de plus dans les brumes de Prague. C'est pourquoi, son fidèle ministre, le duc de Blacas, s'était déjà enquis d'un lieu de résidence plus approprié, susceptible de recevoir la famille royale et sa suite, en tout près de deux cents personnes. À défaut d'un vaste palais comme celui du Hradschin à Prague ou de Hollyrood à Édimbourg, il fallait plusieurs bâtiments afin de pouvoir caser tout ce monde. Le prince Michel Coronini-Cronberg, secrétaire à l'ambassade d'Autriche à Paris en 1830 et que Blacas avait revu à Prague, proposa le « palais » dont il disposait à Goritz, légèrement en hauteur, en bordure d'agglomération, au milieu d'un vaste parc magnifiquement arboré. Son cousin, le comte Strassoldo en fit de même pour celui qu'il possédait au centre de la ville, tout près de la cathédrale. Tous deux se retirèrent dans leurs châteaux campagnards non loin de la ville. Le vicomte de La Rochefoucauld avait donc tort de parler de mystère. Mais, comme beaucoup de jeunes royalistes, alors réunis dans le mouvement Jeune France5, il voyait d'un mauvais œil cet enfoncement des trois rois détrônés toujours plus loin dans l'exil et craignait qu'il contribuât à écarter Henri V de son destin.

Facade du palais Corinini-Cronberg

Arrivée le 26 octobre 1836, la famille royale française ne pouvait alors se douter qu'elle n'en repartirait jamais et que Goritz deviendrait, pour toujours, le « Saint-Denis de l'exil », objet d'un pèlerinage intense pendant plus de cinquante ans, avant de tomber dans un quasi-oubli. Du moins du côté français, car, ici, le souvenir des Bourbons reste très vivace. C'est même la première surprise qui attend les pèlerins d'aujourd'hui : l'empreinte de nos derniers rois, partout présente dans la ville, donne à celle-ci des allures de coin de France hors les murs. On peur même oser dire qu'aucun lieu dans l'hexagone, pas même Versailles, retiré de l'Histoire dès le 6 octobre 1789, n'évoque aussi bien les reliefs de la royauté française.

Au XIXe siècle, se rendre de Paris à Goritz représentait toute une expédition, notamment en raison du franchissement des Alpes. Est-ce pourquoi, aucune des grandes plumes du temps n'a accompli le voyage ? Chateaubriand lui-même n'est pas descendu jusque là. Il fallait compter une dizaine de jours en partant de Paris, mais la moitié seulement en partant de Marseille. La première route passait par Strasbourg, Ulm, Munich, Salzbourg et Udine, la deuxième par Nice, Turin, Milan et Venise. Aujourd'hui, le vol Paris-Venise dure une heure et vingt-cinq minutes. Après quoi, il suffit d'une heure de voiture ou à peine plus pour rejoindre Goritz par la route nationale qui mène à Trieste.

C'est ainsi que le jeudi 23 juin 2011, vers dix heures du matin, Peter Gumbel et moi-même atterrissions sur l'aéroport de Marco-Polo et que, tournant aussitôt le dos à la cité des doges vers laquelle se pressait l'habituel flot des touristes en quête de billets pour prendre le vaporetto, nous filâmes plein est dans une FIAT 500 de location et de couleur noire.

Depuis plus deux ans, nous projetions d'effectuer ensemble ce pèlerinage. Peter, qui fut longtemps journaliste au Wall Street Journal, à Time Magazine puis à Fortune Magazine, dirige aujourd'hui le centre des Amériques à l'Institut d'études politiques de Paris. Il a publié deux ouvrages, French Vertigo, en 2006, et On achève bien les écoliers, en 2010, par lesquels il jette un regard critique mais constructif sur les faiblesses de la société française, notamment son administration publique et son système scolaire. Naturellement tourné vers l'actualité et l'avenir, rien ne le prédisposait particulièrement à m'accompagner dans cette quête du passé, se ce n'est l'amitié et une curiosité toujours en éveil, y compris pour les sujets hors du temps et des nécessités matérielles. Vivant à Paris depuis neuf ans mais sujet de Sa Majesté britannique, il porte sur la monarchie un regard qui ne distingue pas la tradition de la modernité. À ses yeux, les rois de France sont les invisibles, ils ne sont pas les absents. Et la royauté nous délivre du terre-à-terre, de même qu'elle nous préserve du pouvoir absolu.

La route de Trieste, parallèle au golfe de Venise traverse de vastes étendues planes et monotones. On n'aperçoit pas la mer mais on la devine aux embouteillages provoqués à certains ronds points par le flot des véhicules familiaux se rendant sur les plages : ici le week-end semble commencer le jeudi, crise économique ou non. De plus, il fait un temps radieux, annonciateur d'un été qu'on nous prédit caniculaire et qu'un juillet frisquet démentira ...

Sur ces terres grasses, poussent en longues rangées, à perte de vue, toutes variétés d'arbres fruitiers, vergers impeccablement tenus, agriculture abondante et productive, exploitations cossues mais sans fantaisie. Ici, c'est l'Italie sérieuse, celle du vrai nord, qui – dit-on couramment ici - fait vivre le reste du pays. Arrêt dans un station service pour grignoter un sandwiche, retrouver le goût de l'incomparable café italien - déception, tout s'internationalise - et acheter une carte de la région. Goritz n'est plus qu'à une cinquantaine de kilomètres et un léger pincement de cœur me saisit : la cité existe-t-elle vraiment ? J'éprouve déjà, dans cette environnement asphalté et poussiéreux bercé par le ronronnement des gros diesel semi-remorques, l'anxiété de la probable déception : si, par miracle, Goritz existe toujours, elle ne ressemble certainement plus à l'idée que je m'en suis faite depuis cinq ans, lorsque j'ai commencé à rédiger la biographie du comte de Chambord. Il paraît que les pèlerins de Compostelle éprouvent la même sensation à la même distance de leur but, et sans doute tous les pèlerins du monde. Je contemple Peter qui, en Anglais pragmatique, a pris, dès le début, la direction matérielle des opérations : il n'est mu que par la curiosité et me vante aussi la qualité des vins blancs du Frioul que l'on produit entre Goritz - il dit Gorizia, déformation italienne du vieux slovène Goritia qui signifierait « petit mont » - et Udine, où vivent ses beaux-parents. Si Goritz –appellation autrichienne- n'existe pas, j'aurai au moins de quoi noyer mon chagrin.

Les abords de la cité confirment mes craintes : chantiers de travaux publics, voies de contournement, zone industrielle, environnement de banlieue, panneaux publicitaires – mais un peu moins qu'en France où, il est vrai, tous les records sont battus pour enlaidir l'approche de nos villes - platitude de l'ensemble malgré la perception, lointaine, de montagnes et, juché sur un sommet, un long bâtiment blanc, que je pense être le monastère de la Castagnavizza (en français la châtaigneraie) : je ne l'imaginais ni si haut perché ni si écarté de la ville. Laquelle s'ouvre enfin à nous et me rassure un peu : avenues ombragées, constructions classiques, parcs et jardins respirant derrière des murs bien entretenus. Pas d'industries spectaculaires : l'économie goritzienne, qui fait vivre une population de 35 000 habitants, repose presque exclusivement sur les secteurs primaire et tertiaire. Ce qui a sans doute contribué à ce que, comme un grand nombre de villes italiennes, elle ait respecté son patrimoine historique : ici, pas trop de tours ni de barres ravageuses, non plus que de prétentieuses et déjà démodées formes architecturales. Beaucoup de bâtiments classiques, sans grand charme mais sans fautes de goût excessives. Une certaine harmonie prédomine : pas de tchadors ni de sans abri avachis sur les trottoirs ; les parcs publics sont accueillants, offrant en grand nombre bancs, refuges et fontaines d'eau potable. Relativement complexe, l'écheveau du centre nous contraint, par deux fois, à demander notre chemin avant de trouver la piazza San Antonio et le palais Lantiéri où nous attend la comtesse

Vue de Goritz

Vue de Goritz

Carolina. D'un coup, nous changeons d'univers : le décor qui nous aspire, non seulement, est resté le même depuis 1883, mais il me paraît en tous points conforme aux images que j'en avais fabriquées. D'un côté, le palais Strassoldo, aujourd'hui Grand Hôtel Entourage, a conservé son architecture d'origine, celle qui savait si bien mêler netteté autrichienne et fantaisie italienne, avec sa large façade à un seul étage et douze croisées de part et d'autre d'un petit balcon central, son fronton triangulaire au dessus d'un porche solennel, et cette couleur ocre, que l'on dit impérial, sans rival pour honorer, le soir venu, la lumière du soleil se couchant : plein ouest le palais Strassoldo. Plein est, le palais Lantiéri, tout de blanc paré pour fêter le soleil se levant, encadrant de son long bras une esplanade piétonne bordée d'une colonnade émilienne et se poursuivant derrière de majestueux platanes jusqu'à un sévère arc de pierre aux armes des Lantiéri. Cette entrée patricienne a quelque chose à la fois de chaleureux et d'intimidant, de protecteur et de menaçant : la définition même de l'aristocratie traditionnelle. Nous sommes arrivés.

La voûte débouche sur une cour intérieure en pente douce, au pavage irrégulier laissant affleurer quelques mauvaise herbes et desservant la partie la plus ancienne de l'édifice : en face de nous une tour étroite et carrée gardant la trace d'un pont-levis qui gouvernait un des accès à la ville ; la flanquant sur sa droite puis revenant à angle droit, le logis principal, sobre mais sympathique par ses nombreuses petites fenêtres aux volets rouges, percées sur trois niveaux et qui me rappellent les constructions du Pays basque. Sur notre gauche, un jardin en surplomb entre deux colonnades sous toiture basse, un atelier de bricolage ...

Où s'adresser ? Sur le tableau d'une petite porte figurent plusieurs sonnettes. La comtesse Carolina Niccolò Piccolomini, née Levetzow Lantiéri, ne vivrait-elle plus que dans une partie de son palais, contrainte, pour des raisons économiques, à en louer la majeure partie transformée en appartements de rapport ? Rien de tel. Une charmante jeune femme, se présentant comme son assistante, nous introduit dans un salon où bientôt nous rejoint la maîtresse des lieux. Difficile d'imaginer personne plus accueillante : elle parle un français remarquable et nous apprend que, étudiante, elle a passé plusieurs années à Paris, où elle compte encore des amis, comme Alexandrine de Mun, l'arrière-petite-fille du comte Albert de Mun, fondateur du catholicisme social et l'un des derniers collaborateurs du comte de Chambord : tout se tient. Alexandrine a d'ailleurs rédigé une description, inédite, du palais Lantiéri, construit, nous apprend-elle en 1524 autour d'un petit château fort. « Lorsqu'on passe le porche, on a la très nette sensation de pénétrer dans un autre monde, le temps se met au ralenti, la maison vous attend avec ses espaces grandioses et inondés de lumière pour vous recevoir, ou exigus et intimes selon le dédale des pièces (...) Un escalier majestueux de style renaissance vénitienne, allégé par les fenêtres qui de la loggia vous mène à l'étage noble où évolue la vie sociale de la famille. Il est émouvant de penser à tous ceux qui ont déjà franchi ces marches. Leur liste est longue : Goldoni jeune homme y séjourna pendant plusieurs mois, Casanova y suffoqua son élan pour les grâces de la comtesse Luisa Lantiéri que cite Goethe dans son Voyage en Italie. Passèrent aussi Lorenzo da Ponte, le librettiste de Mozart, le pape Pie VI, Napoléon Bonaparte et [bien sûr] le comte de Chambord... Les propriétaires, comme leurs ancêtres, ont su intervenir avec goût et discrétion pour adapter la maison aux nécessités de l'époque sans rien ôter au charme que lui donne la patine du temps (...) L'enfilade des salons n'est interrompue que par des flaques de lumière que reflètent les parquets de chêne. »

La comtesse nous entraîne dans la visite de sa demeure, toute imprégnée des séjours des Bourbons. Ici la salle où, le 29 septembre 1838, pour ses dix-huit ans, le duc de Bordeaux assista à son premier bal et, ému par le charme de la comtesse Elena, alors âgée de vingt ans, lui dédia un petit poème :

Je crois que d'une femme aimable
En vous, chère comtesse, un Ange a pris les traits.
De l'une vous avez la grâce et les attraits,
De l'autre la bonté, la sagesse adorable.

A tout cela sachez unir
Un cœur où règne la constance.
Et d'un fidèle ami gardant le souvenir,
Pensez quelquefois à M.

« Vous voulez le voir ? » La comtesse Carolina extrait d'un coffret une feuille de papier où l'on reconnaît l'écriture appliquée du prince encore adolescent et son goût du dessin à la guirlande de fleurs multicolore dont il a encadré son texte. Je le parcours avec émotion, sous les yeux d'Elena, souriante et figée dans sa jeunesse sur la paroi du salon de lecture, presque cent soixante treize ans après cette douce soirée... La porte franchie, nous nous transportons cinquante huit ans plus tard : quatre pièces en enfilade ont abrité les derniers jours de la comtesse de Chambord, revenue à Goritz pour être au plus près de son Henri au jour de son passage à elle, qu'elle attendait avec impatience. La première servait de chambre au père Bole, son confesseur ; la deuxième, plus vaste, à Alfred Huet du pavillon, son exécuteur testamentaire - comme il avait été celui du comte de Chambord - et de son épouse ; la troisième de boudoir ; la quatrième, la plus grande, était la chambre de la comtesse. Je reconnais plusieurs meubles pour les avoir déjà vus sur une photo du salon gris de Frohsdorf, dont un canapé à triple dossier, deux fauteuils et deux chaises assortis, tous tapissés du même tissu à peine usager, ainsi que deux tables de salon en acajou lourdement mouluré, de même qu'une desserte vitrée. « Ils sont exactement comme Marie-Thérèse les a laissés »précise notre hôtesse. « Ici c'était chez elle. » Une petite porte conduit à un escalier étroit par lequel on accède à la chapelle par la galerie supérieure :

- Elle venait y prier chaque matin.
- Et la grotte de Massabielle, qu'elle avait faite reproduire dans le parc avec une statue de la sainte Vierge telle que l'avait vue Bernadette Soubirous ?

Peter sourit aux mots que le protestant que je suis emploie pour évoquer l'apparition de Lourdes ...

- Suivez-moi !

Un autre escalier encore plus étroit que le premier et nous débouchons dans le parc, juste devant la grotte. Ici non plus, rien n'a changé.

- Elle pouvait ainsi y descendre autant de fois qu'elle le voulait, discrètement.

Discrétion et fidélité, ces deux mots résument la comtesse de Chambord.

- Avec l'amour, ajoute Carolina : elle aimait profondément Henri et ce que lui aimait, d'abord la France.
- Pourquoi, demande Peter, fut-elle autant calomniée, y compris par des royalistes, qui la soupçonnaient de vouloir détourner son mari du trône ?
- Parce que ceux qui ne comprennent pas choisissent les explications les plus simples : tant que les historiens, en dépit des évidences maintenant apparues au grand jour, ont cru qu'Henri V avait voulu éviter la couronne, ils ont attribué son attitude à l'influence de son épouse : « cherchez la femme ! », vieux réflexe simpliste.
- Elle me fait surtout penser à Mme de Gaulle.
- C'est tout à fait ça !

Nous remontons à l'étage pour prendre possession de nos chambres. Dans les trois pièces qui nous sont attribuées, ont dormi, le 2 septembre 1883, Don Juan, Don Carlos et Don Alfonso-Carlos, les nouveaux Bourbons aînés après la mort du grand cousin.

- Ce sont les mêmes lits, pareillement disposés, précise, suave, la comtesse Carolina, mais je ne saurais vous dire qui a occupé quelle place, et nous avons changé les matelas ...

La plus grande chambre étant probablement celle qu'occupa Don Juan, Peter décide de me la laisser. Comme l'écrit aussi Alexandrine de Mun, deux salles de bains ont été si bien aménagées qu'elles semblent avoir toujours été là.

Sous les arcades de la piazza San Antonio, une trattoria accepte de nous servir malgré l'heure tardive. Peter me fait découvrir un de ces blancs du Frioul qu'il m'avait vantés : la boisson idéale (cépages plutôt rares, notamment schioppettino et refosco), pour me remettre de mes émotions. Qui ne font que commencer. Nous avons ensuite rendez-vous avec Laura, une des historiennes locales, qui a retrouvé pour nous la villa Boeckmann, bien que plus personne ici ne se souvienne qu'on l'ait un jour appelé ainsi. D'où la difficulté des recherches et le doute qui subsiste : s'agit-il bien de la dernière résidence du comte de Chambord à Goritz, louée en 1875 au chevalier August von Boeckmann après l'abandon du palais Cavalli de Venise, par solidarité avec l'empereur d'Autriche qui venait de perdre la Vénétie ? Une étroite rue qui monte doucement nous conduit à une vaste esplanade d'où la vue sur les montagnes est dégagée et où s'est installée l'université, dépendante de celle d'Udine. Au premier coup d'œil, le doute se dissipe : la lourde, rectangulaire et austère bâtisse de trois étages qui apparaît sur notre droite, c'est bien la villa Boeckmann. Mais elle parait presque à l'abandon. A la place de l'ancienne terrasse ornée de deux immenses tilleuls, un grillage sépare la maison du campus universitaire. La construction n'a pas subi de retouches majeures mais souffre d'un lamentable défaut d'entretien. Entièrement redécoupée en petits appartements pour familles modestes, ses fenêtres et ses volets fatigués, ses murs décrépis, ses ferronneries rouillées ou tombées sans remplacement, sa cour intérieure livrée aux herbes folles et dont on a bouché les arcades pour accroître la surface habitable, ses couloirs étroits et défraîchis ne permettent plus guère de se représenter les lieux tels que les ont connus le comte et la comtesse de Chambord. Seul un escalier de pierres moulurées et sa rambarde de fer ouvragée conduisant aux étages semblent avoir survécu. Dans le jardin, subsistent quelques lauriers roses qui faisaient autrefois l'attrait du lieu, ainsi qu'un superbe cèdre qui devait déjà être là en 1875. Un homme entre deux âges, sommeillant sous son ombre dans un hamac de fortune, s'amuse de notre visite : quel intérêt peut bien présenter pour deux étrangers la résidence collective Semblert, son nom actuel ? Je reste un moment à errer çà et là, comme si une surprise pouvait jaillir soudainement, tout en contemplant les collines plantées de vignes qui s'étagent au loin.

L'historienne locale veut absolument nous procurer un livre sur l'histoire de la ville qui devrait nous intéresser : la version italienne, enrichie de nombreuses photos et de documents d'époque, de l'ouvrage, originellement en français, de Jean-Paul Bled, I Borboni di Francia e di Spagna a Gorizia e Trieste, publié en 2003.6 Sous une chaleur qui devient de plus en plus lourde, elle nous pousse, nous tire, nous propulse de librairie en librairie, sans résultat : le livre est épuisé, mais une réédition est prévue pour décembre 2011, à ne pas manquer...

Halte à une terrasse de café pour nous rafraîchir. A deux pas de là, à un angle de rues, l'ancien hôtel de la Poste est devenu une banque. Bien restauré, le bâtiment a conservé l'aspect général qu'il avait le 3 septembre 1883 lorsque des royalistes français, l'après-midi des funérailles du comte de Chambord, affolés à l'idée que le comte de Paris fût supplanté comme successeur par Don Juan, tinrent là une réunion de crise qui tourna court. Voici d'ailleurs la cathédrale où fut célébrée la cérémonie mortuaire : une nef grisâtre, sans originalité, ni beauté, ni souvenir. Inutile de s'y attarder.

Chapelle du palais Corinini-Cronberg

Vue du Palais Coronini Cronberg

Selon le programme préparé par Peter, la matinée du lendemain, vendredi, doit nous conduire au palais Coronini-Cronberg. Autrefois en bordure de ville, on comprend immédiatement, n'en déplaise à La Rochefoucauld, pourquoi Charles X choisit de s'y installer. Niché dans un parc luxuriant où l'on pourrait se perdre dans la profusion des essences méditerranéennes, il semble avoir été conçu pour abriter les malheurs de l'Histoire et panser les plaies de leurs victimes. On dirait une grande villa italienne à angles droits sans autre ornement de façade qu'un portique à quatre colonnes doriques surmonté d'une petite terrasse en fer forgé. Une galerie à arcades ouvertes conduit à une chapelle latérale. Murs peints en ocre impérial, volets vert bouteille, un étage « noble » à sept croisées chacun, toit de tuiles plates. L'arrière offre davantage de fantaisie, avec un perron ouvragé descendant vers un bassin au rectangle festonné et curieusement baptisé « piscine ». Récemment restauré, le palais sert aujourd'hui de musée d'histoire citadine et familiale. Son aménagement intérieur respecte scrupuleusement l'initial ordonnancement des pièces et la décoration qu'a connue Charles X, jusqu'au service de bouche disposé sur la table de la salle à manger et qui semble attendre des convives d'une minute à l'autre. Le roi déchu vivait au premier étage, dans une chambre d'angle qu'il a faite repeindre en vert pistache et dont le mobilier a été préservé jusqu' à nos jours. Comme dans la plupart des musées, les volets sont tenus clos afin d'éviter que le soleil ne vienne faner tableaux et marqueteries. Je demande à la conservatrice, très heureuse de notre visite, de bien vouloir ouvrir ceux dont la fenêtre permet de voir, au loin, la Castagnavizza. On dit que Charles X s'y tenait souvent appuyé et semblait méditer en contemplant le monastère. J'embrasse son regard : le monastère se tient à distance raisonnable, sur une butte aisément accessible. Ce n'est donc pas le bâtiment haut perché et plus éloigné que j'avais vu en arrivant hier.

Chaque jour, matin ou après-midi selon le temps le roi sortait du palais, toujours par la même porte donnant sur la campagne et, seul ou accompagné de l'éternel Blacas, marchait environ une heure et demi, ou davantage, se promettant à chaque fois de grimper un jour jusqu'à la Castagnavizza, qui l'intriguait et où il demanda à être inhumé si jamais il mourait ici. Il lui arrivait de s'entretenir familièrement avec les personnes qu'il rencontrait au hasard, de les interroger, incognito, sur la vie de la région et de faire porter un secours à des malheureux dont on lui avait parlé. Hélas, aucun Gustave Courbet ne se trouvait là pour immortaliser ces « Bonjour monsieur le roi ».

Peu de temps auparavant, le 9 octobre à Linz, sur la route de Goritz, il avait célébré ses soixante-dix-neuf ans et déclaré à ses petits-enfants : « le ciel m'accorde de commencer avec vous cette quatre-vingtième année ; il est probable qu'elle ne se terminera pas de même (...) Ma vie a été plus longue que celle de mes ancêtres mais de cruels malheurs et trente années d'exil l'ont rendue bien amère. Peu de temps s'écoulera d'ici au jour où vous suivrez les funérailles du pauvre vieillard. »7 Il voyait juste, ressemblant déjà à ces hommes qui, si l'on en croit Alain Souchon, se tiennent « assis sur le bord des fleuves à regarder s'en aller dans la mer les bouts de bois, les vieilles affaires ... les regretteurs d'hier qui trouvent que tout ce qu'on gagne on le perd. »8 Au terme de six ans de pérégrinations, Charles X semblait apaisé et ne ressassait plus guère ses derniers démons : avait-il, ou non, eu tort de prendre les ordonnances du 25 juillet 1830 et, s'il n'avait pas eu tort, n'aurait-il pas dû résister fermement à l'émeute puisqu'il en avait les moyens ? Eternellement la question demeurerait sans réponse ...

Charles X ne passa que onze jours à Goritz. Le 4 novembre, il fut atteint d'une crise de choléra qui l'emporta en deux jours. Son organisme était probablement fragilisé par l'accumulation des épreuves tout au long de sa vie. Il fut cependant le roi de France qui vécut le plus vieux.

Peter s'interroge sur la façon dont la population, la société de Goritz et, surtout, la famille et les amis du comte Michel Coronini-Cronberg ont accueilli et ressenti l'arrivée du roi de France et des siens. Selon le journal que tenait alors la baronne Clementina de Grazia, née Coronini-Cronberg, « le surgissement de la famille royale française représenta pour la petite société goritzienne un évènement extraordinaire. » Ce que confirme le journal de Francesco Leopoldo Salvio, une des personnes alors les plus en vue de la ville, librettiste d'opéra. Nous apprenons aussi, de la bouche de la conservatrice, l'existence de l'importante correspondance de Sophie de Fagan, épouse du comte Michel Coronini, qui normalement, devrait faire largement état de l'irruption royale dans leur vie. Le 2 novembre, veille de la Saint-Charles, l'orchestre de la ville vint à Coronini offrir un concert au vieux roi, qui s'en montra extrêmement touché.

La pièce suivante était la chambre du duc de Bordeaux, que son grand-père voulait toujours avoir auprès de lui, sachant qu'il leur restait peu de temps à partager le même monde. Seuls le duc de Blacas, le gouverneur, le baron Hyacinthe de Damas, et les précepteurs du jeune prince, dont le mathématicien Augustin Cauchy (il figure parmi les savants de la tour Eiffel) résidaient aussi à Coronini.

Mort de Charles X

Mort de Charles X, à Goritz, en 1836 (Anonyme)

Le duc et la duchesse d'Angoulême ainsi que Louise, la sœur du duc de Bordeaux, occupaient le palais Strassoldo, dont l'intérieur est aujourd'hui presque méconnaissable. Un portrait de Madame Royale dans le vestibule et une console de style Charles X constituent les seuls vestiges du passage des exilés. L'ancien parc en terrasses, où le duc de Bordeaux venait prendre ses leçons d'escrime du chevalier O' Hegerty, se devine encore mais il fait désormais partie des jardins appartenant aux villas en surplomb. Le directeur nous fait, au pas de course, traverser la grande salle où, devenu Louis XIX, l'oncle d'Henri V donnait ses audiences. Dès le 8 novembre 1836, Louis-Antoine avait fait savoir que, s'il prenait le titre de roi, c'était « bien résolu à ne faire usage du pouvoir qu'il donne que pendant la durée du malheur de la France et afin de remettre au duc de Bordeaux, la couronne le jour où, par la grâce de Dieu, la monarchie sera rétablie. »Il mourut ici le 3 juin 1844 et fut inhumé dans le même caveau que son père, à la Castagnavizza. On y avait entre-temps, déposé la dépouille du fidèle Blacas, mort à Vienne le 17 novembre 1839, et qui avait choisi la terre de Goritz plutôt que la terre familiale d'Aups, dans le Var : jamais il n'avait quitté son maître et ami, pas plus dans la peine que dans la gloire.

La duchesse d'Angoulême, son neveu et sa nièce quittèrent alors les bords de l'Isonzo pour s'installer à Frohsdorf, à une soixantaine de kilomètres au sud-ouest de Vienne. Dès lors la petite cité ne reçut plus la visite des Bourbons que lors de la messe annuelle dite à la Castagnavizza au dessus du caveau des défunts. Louise épousa le duc de Parme en 1845 et Henri, Marie-Thérèse d'Este-Modène l'année suivante. Ils se rendirent désormais en couple à Goritz, logeant chaque fois à l'hôtel des Trois Couronnes, ainsi rebaptisé par son propriétaire en l'honneur de Charles X, Louis XIX et Henri V. Le bâtiment existe toujours et n'a pas subi de modifications importantes. Sa longue façade blanche aux volets gris donne sur une rue étroite et passante qu'il faut emprunter pour se rendre à la Castagnavizza en venant de la gare. Sa cour intérieur garde la trace des anciennes écuries et des chambres des domestiques mais ce n'est plus un hôtel : comme la villa Boeckmann, il a été divisé en petits appartements, bien mieux soignés cependant.

Voici la gare transalpine, elle aussi inchangée, vestige de l'époque où les stations de chemin de fer jouaient aux monuments, à tel point que les automobiles stationnées sur son parvis semblent incongrues : on s'attendrait tout naturellement à ce que des voitures à chevaux vinssent chercher des voyageurs en redingote et des voyageuses en longues robes. Nous passons sur le quai, d'où il est facile d'imaginer, surgissant au nord d'entre les montagnes, le train apportant la dépouille du comte de Chambord à quatre heures du matin ce 3 septembre 1883, mais non la foule qui se pressait déjà : aujourd'hui la gare est presque vide.

Facile aussi d'imaginer ce pauvre Michel de Bellomayre, conseiller d'Etat et serviteur du comte de Paris, attendant fébrilement, une serviette de cuir sous le bras, prêt à faire signer, dans l'affolement, une nouvelle renonciation au trône de France à Don Juan et à ses deux fils. La locomotive s'immobilise dans un affreux grincement d'essieux et un spectaculaire panache de fumée, comme on les représente dans les films de cinéma évoquant cette époque. Bellomayre guette anxieusement les passagers qui descendent. Don Juan et ses deux fils sont aisés à reconnaître, surtout Don Carlos, à la haute stature, à la longue barbe noire et au regard d'aigle. Don Juan s'éclipse rapidement : une voiture le conduit directement au palais Lantiéri afin qu'il prenne un peu de repos. Don Carlos et Don Alfonso, surpris de la démarche du représentant du comte de Paris acceptent cependant de lui accorder un bref entretien à Lantiéri deux heures plus tard. Don Juan refuse de le rencontrer. Dans le même salon où la comtesse Carolina nous fait déguster un vin du Frioul, Bellomayre soumet aux deux princes une lettre que leur père et eux-mêmes n'ont plus qu'à signer, par laquelle ils renouvelleraient la renonciation formulée en 1710 par leur ancêtre Philippe V, premier roi Bourbon d'Espagne, à tout droit sur la couronne de France. Le bouillant Don Carlos se lève d'un bond, déjà prêt à faire dégringoler les marches à l'importun. Plus calme, Don Alfonso lui fait une réponse sans appel : « Je ne sais pas bien encore si nous avons des droits à la couronne de France ; si nous n'en avons pas, il est ridicule de signer cette déclaration ; et si nous en avons, ces droits sont des devoirs. Les devoirs, on ne peut les abdiquer. »9

Peter et moi avons décidé de conclure notre séjour par la visite de la Castagnavizza et de nous y rendre depuis le palais Coronini-Cronberg en empruntant la même porte que celle par laquelle Charles X allait faire ses promenades. Mais dans le dédale des petites rues et avec les transformations subies par la ville en plus d'un siècle et demi, il s'avère vite illusoire d'espérer mettre nos pas dans ceux du roi et du duc de Blacas. Le monastère, perché sur une colline assez abrupte, est en territoire slovène, ici la ville prend le nom de Novo Gorica. La voie ferrée sépare les deux pays, désormais tous deux membres de l'Union européenne et parties aux accords de Schengen. Un poste frontière désaffecté ressemble incroyablement à ceux dessinés par Hergé dans les aventures de Tintin en Syldavie et en Bordurie : une maison carrée sans étage et sans la moindre fioriture, trouée de deux fenêtres à chaque flanc. On s'attendrait à voir en sortir la mine renfrognée d'un douanier bordure à la casquette verte et noire. Ayant traversé une petite zone pavillonnaire plutôt plaisante, un sentier muletier nous hisse jusqu'au monastère, long bâtiment blanc bordé d'un jardin en terrasses et rendu accessible par une esplanade d'où l'on domine toute la ville et la vallée de l'Isonzo. Notre pèlerinage approche de son apogée. Nous avons rendez-vous avec le frère franciscain David Šrumpf, OFM, un homme de haute taille, à l'abord franc et chaleureux. Il est plus particulièrement employé à la garde des Bourbons et à la bibliothèque. Comme il s'exprime en italien, Peter assure la traduction simultanée. Avant toute chose, nous visitons la roseraie dont il se montre très fier, nous faisant comparer les parfums de différentes variétés. Les rois et les roses ont toujours fait bon ménage. Comme je lui indique que des rosiéristes d'Angers créèrent, à l'occasion d'anniversaires, une rose « duchesse d'Angoulême » et une rose « comte de Chambord »...

- Mais nous les avons ici, me dit-il. Évidemment ! Et c'est la période de leur pleine floraison.

Un hasard bienheureux. Il nous entraîne dans la partie du jardin d'où la vue et la plus ample, la plus belle :

- Nous ne pouvions les planter ailleurs, n'est-ce pas ?

Quels rois de France ont bénéficié de gardiens aussi attentionnés et aussi délicats ? Et aussi érudits ! Car nous voici maintenant dans la bibliothèque. Frère David nous montre ses trésors puis cherche sur sa base de données informatique les ouvrages se rapportant au séjour des Bourbons à Goritz. Il nous signale tout particulièrement l'ouvrage du père Chiaro Vascotti, Storia della Castagnavizza, publié en 1848 sous le patronage du comte de Chambord, dont un chapitre est consacré au séjour, à la maladie, à la mort et aux obsèques de Charles X et un autre à ceux de Louis XIX. Nous le téléchargeons aussitôt.

Arrive le moment le plus solennel et le plus émouvant : la descente à la crypte. Sur les parois d'une première salle, carrée et baignée de soleil car elle surplombe la vallée, deux tableaux retracent l'histoire des Bourbons à renfort d'arbres généalogiques, de portraits, de citations : tout est exact, clair et précis. Entre eux s'ouvre un long corridor - on pourrait même dire un boyau- au fond duquel se dessine l'entrée du caveau funèbre, baignant dans une lumière orangée. La blancheur des murs, la finesse de l'éclairage et l'impeccable propreté de l'ensemble n'induisent aucune note de tristesse. Tout est paisible, serein, résolu. Dédiés au repos des morts, les lieux s'acquittent de leur mission sans arrogance ni larmoyance. Quel contraste avec la lugubre cave de Saint-Denis, qui se voudrait solennelle et qui n'est que sinistre ! Me revient tout naturellement une phrase de Christian Bobin, rapportant les mots d'une religieuse qui lui indiquait le chemin jusqu'à une statue : « vous allez tout droit, vous ne vous arrêtez pas à la mort, vous continuez –toujours tout droit. » En file indienne, nous empruntons l'étroit couloir, qui doit bien mesurer trente ou quarante mètres de long. Un encadrement en demi-cintre donne accès à la salle des tombeaux. Juste avant de le franchir, à droite dans une niche, la sépulture du duc de Blacas, irréprochable sentinelle, veille fidèlement sur son roi, comme il l'a toujours fait, mais sans oser s'immiscer dans l'intimité familiale. C'est la sensation dominante, avec celle du pardon et de je ne sais quelle espérance, en Dieu ou en l'Histoire, ce qui n'est pas forcément incompatible. Six sarcophages, dont cinq de marbre et un de cuivre, de taille, de forme et de moulurage identiques, montés sur socle de pierre blanche, alignés trois par trois, se faisant face dans un espace qu'ils emplissent parfaitement, comme parures dans un écrin. Les inscriptions taillées dans la masse indiquent les places de chacun. Charles X (1757-1836), au milieu à droite, fait face à son petit-fils (1820-1883), chacun d'eux bénéficiant d'un socle légèrement surélevé. De part et d'autre du premier, les duc (1775-1844) et la duchesse d'Angoulême (1778-1851), de l'autre la comtesse de Chambord (1817-1886) et la duchesse de Parme (1819-1864). Henri repose entre les deux femmes qu'il a le plus chéries, qui n'ont jamais manqué à ses côtés. On peut, bien sûr, regretter l'absence de sa mère, la duchesse de Berry, inhumée à Mureck, en Autriche, auprès de son deuxième mari, à 200 km de là, en Styrie.

Nous achevons notre visite par celle de l'église placée, comme il se doit, au dessus de la crypte. C'est là que les tombeaux de Charles X, de Louis XIX et de Madame Royale avaient d'abord pris place : deux dalles funéraires dans l'allée centrale en conservent la trace. Durant leurs huit années passées à Goritz, le duc et la duchesse d'Angoulême apportèrent d'importantes contributions à la vie du monastère, notamment à l'embellissement de l'église, finançant la restauration complète de ses fresques et de son tabernacle ainsi que le percement d'un puit de jour. Louis XIX mourut peu de jours avant son inauguration. Puis, lors de leur venue annuelle, le comte et la comtesse de Chambord continuèrent à soutenir la communauté, particulièrement sa bibliothèque.

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Au centre, le tombeau de Charles X entre celui de
Louis XIX (à gauche) et de Madame royale.

Les corps furent transférés dans la crypte en 1883, aménagée à cet effet : une place avait été laissée libre pour la comtesse de Chambord.

En 1917, l'Italie s'équipa de canons à longue portée qui pouvaient menacer le monastère, cible exposée à 143 m d'altitude. L'empereur Charles et l'impératrice Zita, petite nièce du comte de Chambord, décidèrent, en accord avec Don Jaime, chef de la Maison de Bourbon et résidant à Frohsdorf, de mettre les tombeaux à l'abri en les transférant momentanément à Vienne, dans la crypte des Capucins, la nécropole des Habsbourg. Bien leur en prit : la Castagnavizza fut bombardée et fortement endommagée. Dans le même temps, les frères de Zita proposèrent leurs bons offices pour mettre fin à la guerre. Mais la France refusa : la république de Clemenceau entendait bien détruire l'Autriche-Hongrie et tout ce qu'elle représentait. En 1919, Goritz devint italien. Le monastère demeura aux mains des Franciscains, qui commencèrent une laborieuse restauration. En 1932, il put accueillir de nouveau les six tombeaux des Bourbons et celui du duc de Blacas.

Dans les années 1950, le gouvernement yougoslave projeta de raser la Castagnavizza ou bien de le transformer en bâtiment administratif ou militaire. Le comte Carlo di Lantiéri, le père de Carolina, invita alors le maréchal Tito à une chasse sur quelques terres qui lui restaient et le persuada de ne pas toucher au monastère. Sans cette providentielle intervention, que serait-il advenu de la nécropole royale ?

Nous redescendons la colline par un autre chemin, celui des convois funéraires depuis la cathédrale. Le temps est toujours magnifique, les douceurs de l'Isonzo viennent se mêler à cent parfums de fleurs et d'herbes sauvages. Nous nous sentons d'humeur joyeuse : vertu des lieux de recueillement où souffle l'esprit et que vient couronner une nature exubérante. Et la question arrive d'elle-même :

- Crois-tu, vraiment, demande Peter, qu'il faille ramener les corps en France ?
- Jusqu'ici, j'y étais plutôt défavorable. Maintenant, j'y suis farouchement opposé.
- Le comte de Chambord a défendu qu'on ramène jamais sa dépouille en France, n'est-ce pas ?
- Exactement. Et comment s'aviser de le séparer de son grand-père quand on connaît les liens qui les unissaient ? Mais il n'y pas que cela : comment oser dépouiller ces franciscains de leur mission ? Ils honorent le souvenir de nos derniers rois mille fois mieux qu'on ne saurait le faire en France. Les en priver serait une spoliation. Et tu as vu à quoi ressemble Saint-Denis, basilique grisâtre perdu dans une banlieue encore plus morne ...
- Et je vois d'ici la cérémonie de rapatriement, avec cette république qui ne perdrait pas l'occasion de nous infliger ses flonflons, son bigarré et ses chants qui sentent le poisson !
- Si, de surcroît, elle ne regroupe pas l'opération avec le retour des cendres de Napoléon III : un prix de gros en quelque sorte.

Rires, sur le dos de cette pauvre république, toujours soupçonnée de quelque grossièreté nouvelle. Il est vrai que le tact n'a jamais été son fort.

Ce soir nous dînons à Udine, chez les beaux-parents de Peter. Quarante kilomètres d'une route plate et sans surprise conduisent, plein nord, vers la capitale du Frioul. A Manzano, une immense chaise, peut-être de vingt mètres de hauteur, posée au milieu d'un pré. Peter m'explique qu'il s'agit du symbole de la ville, qui vécut longtemps de l'industrie du siège. Depuis quelques années, celle-ci a été supplantée par les productions à bas prix des pays dits « émergents ». Pour Time Magazine, il a réalisé une enquête sur la problématique de la délocalisation, notamment ses incidences sur la vie de villes moyennes bâties autour d'une mono industrie et d'un savoir-faire que l'on croyait sans rival...

Alberto et Valentina sont des hôtes délicieux. Elle cuisine divinement, lui sait choisir les vins. Oeufs de caille aux framboises, spaghetti à la Vongole (aux praires et aux moules), calamars grillés sur lit de pommes de terre nouvelles, aubergines braisées aux tomates et au parmesan. Et, bien sûr, blancs du Frioul. De retour à Goritz nous finissons la soirée dans un bar sous les arcades de la piazza San Antonio, rendez-vous de la jeunesse branchée mais où toutes le générations se mêlent. Le patron nous fait goûter plusieurs alcools locaux, dont une grappa de 50° tout simplement fabuleuse. Entre deux verres, on se rince la bouche à la vodka. A propos d'un portrait de François-Joseph accroché au mur, bien surprenant dans un tel lieu, il nous parle de l'attachement de la région à son passé autrichien. Un peu partout, en effet, nous avons senti flotter une certaine nostalgie de l'empire abattu en 1918. Mais sans aucune amertume historique ni revendication séparatiste, une simple fidélité au souvenir. Qu'atteste encore, le lendemain matin, un long défilé d'attelages. Equipages rutilants et passagers en costume de la fin du XIXe siècle se rendent à un concours organisé sur l'hippodrome de la ville. Au loin, un orchestre champêtre joue La Marche de Radetzky, cet autre hymne national autrichien. On s'attendrait à voir la comtesse de Chambord passer sa tête par la fenêtre...

Il nous faut maintenant prendre congé de la comtesse Carolina qui fut un peu l'égérie de ces trois journées passées dans ce centre du monde. Elle avait déjà reçu, en 1988, la visite du prince Alphonse, duc d'Anjou et chef de la Maison de Bourbon. Nous évoquons ensemble l'idée de faire venir ici le prince Louis, peut-être avec l'Institut Duc d'Anjou qu'il vient de créer. Goritz constitue le cadre idéal pour ranimer la flamme du souvenir. Car ce sont les projets qui font vivre et les rêves qui permettent de résister à la vie.

Avant de rejoindre l'aéroport Marco-Polo, nous effectuons un détour par Duino, dont le château, impressionnant à-pic sur l'Adriatique, appartient à la vieille famille autrichienne des princes de Tour et Taxis. Le 25 août 1883, son propriétaire avait fait hisser le drapeau blanc fleurdelisé au sommet du donjon. Déjeuner en bord de mer, à la Dame Blanche, restaurant conseillée par la comtesse Carolina. Atmosphère de vacances balnéaires anticipées avec des familles à la baignade, des bikinis et du poisson grillé. Adriatique valéryenne, horizon serein, odeurs mêlées d'ambre solaire et d'huile d'olive, exceptionnelle. Table remarquable sous une immense tente blanche.

À Trieste, la place centrale a si bien conservé son charme monumental et suranné qu'on ne serait pas surpris de la voir traversée, comme en 1885, par le sévère banquier Silas Toronthal, qui ne va pas tarder à trahir le noble Mathias Sandorf.10 Nous gravissons ensuite sous une chaleur de plomb les marches interminables qui conduisent à la cathédrale San Giusto. Dans les travées de droite, la chapelle Saint Borromée abrite sous ses dalles de marbre noir les dépouilles des Bourbons carlistes et de leurs épouses, en tout douze corps parmi lesquels Don Juan et ses deux fils. Malgré l'agréable fraîcheur du lieu, celui-ci est presque vide : tout le monde s'est rué sur les plages, afin de profiter des premières chaleurs de l'été. Il nous faut donc repartir si nous ne voulons pas manquer l'avion du retour, et donc faire impasse sur la visite du château de Miramar. Comme on dit familièrement, ce sera pour une autre fois. Avec Louis XX, qui sait ?

1. Vicomte de La Rochefoucauld, Pèlerinage à Goritz, Dentu 1839, p. 36-37 et 49.
2. Comte Robert de Custine, Les Bourbons de Goritz et les Bourbons d'Espagne, Ladvocat 1839, p. 33.
3. Félix Dupont, Voyage à Goritz, Marseille, imprimerie Jouve 1880, p. 46.
4. Jacques Bonnet, Chez le roi de France à Goritz, Besançon, imprimerie Paul Jacquin, 1883, p.7.
5. Le mouvement Jeune France fut notamment inspiré, après la révolution de 1830, par l'abbé de Genoude et organisé par le publiciste Alfred Nettement, qui fonda L' Echo de la Jeune France, ainsi que par le comte Walsh, qui créa un club de réflexion, la Société de la Jeune France. Il s'agissait principalement, dans le sillon de Chateaubriand, de réconcilier l'idée monarchique et les libertés publiques.
6. Jean-Paul Bled est également l'auteur de Les lys en exil ou la deuxième mort de l'Ancien Régime, Fayard 1992 ; il faut également signaler les travaux, sur le même thème, de l'historien italien Luigi Bader : Les Bourbons de France en exil à Goritz, Perrin 1977 et Le comte de Chambord et les sien en exil, Diffusion Université- Culture, 1982.
7. Rapporté par le comte de Montbel, in Dernière époque de l'histoire de Charles X, Angé 1837, p. 129
8. Extrait de La beauté d'Ava Gardner, de l'album Ultramoderne solitude, BMG Music 1988.
9. Voir notamment Daniel de Montplaisir, Le comte de Chambord, dernier roi de France, Perrin 2008, p.613.
10. Jules Verne, Mathias Sandorf, Hetzel 1885.

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Mis à jour ( Samedi, 05 Novembre 2011 17:03 )