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La France, au bord de la ruine, du dépeçage et de la guerre civile, s'acheminait vers le chaos. L'été 1815 fut l'un des pires notre Histoire. Les armées alliées investissaient le territoire national sur fond de pillage et d'anarchie. Les élections des 14 et 21 août envoyèrent à la Chambre une forte majorité d'ultraroyalistes, inexpérimentés et vindicatifs. On l'appela « la Chambre introuvable. » Ses chefs poussaient au changement de premier ministre : le tandem Fouché-Talleyrand ne fonctionnait pas. En nommant ces deux hommes plutôt que des royalistes, le roi avait cru sacrifier la fidélité à la compétence. Il avait récolté et l'infidélité et l'incompétence. À qui donc faire appel ? On susurra à l'oreille du monarque le nom du duc de Richelieu. Louis XVIII le connaissait un peu et ne l'aimait guère. Mais, vu l'état de la France, « pourquoi pas » ? soupira-t-il. Allait ainsi accéder au pouvoir un des plus grands hommes d'État que la France ait connu et que l'Histoire ait oublié. Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis de Vignerot, comte de Chinon, puis duc de Fronsac et enfin duc de Richelieu, avait vu le jour le 24 septembre 1766 à Paris. Portant un des noms les plus prestigieux de France, l'arrière-arrière-arrière petit-neveu du grand cardinal avait hérité des titres et de la fortune de celui-ci. Son grand-père, le maréchal de Richelieu, était à la fois un grand capitaine et le compagnon de fredaines de Louis XV. Son père, joueur et noceur, dilapidait la fortune familiale. Très jeune orphelin de mère, le petit Armand fut élevé en pension, au collège du Plessis-Sorbonne, fondé par son lointain aïeul. Il y collectionna les prix d'excellence. C'était un enfant doux, un rien rêveur mais travailleur et, surtout, redoutablement intelligent. En 1781, déshéritant son fils, le maréchal de Richelieu fit d'Armand son légataire universel. L'année suivante, il décida de le marier, à seize ans, avec Rosalie de Rochechouart, une des plus belles dots du royaume. Elle n'avait que douze ans et, après la cérémonie nuptiale à laquelle Louis XVI assista en personne, chacun des époux rentra séparément dans sa famille. Après avoir accompli, sous la conduite de son confesseur, un voyage éducatif de deux ans à travers l'Europe, Armand revint en France et, horrifié par la laideur de son épouse, s'enfuit en Allemagne. Revenu deux mois plus tard, il fut nommé sous-lieutenant au régiment des Dragons de la Reine. Il s'y ennuya, n'aimant ni la Cour ni la société parisienne. Souhaitant cependant se l'attacher en raison de sa réputation intellectuelle, Louis XVI le nomma, en 1787, « Premier gentilhomme de la Chambre. » Mais le retour forcé du roi à Paris, le 6 octobre 1789, lui fit pressentir la chute de la monarchie et il décida d'émigrer, loin, jusqu'en Russie. Volontaire dans l'armée du Tsar, il participa à la prise d'Ismaïlia, une forteresse turque. S'étant lié d'amitié avec le futur tsar Alexandre, celui-ci, monté sur le trône en mars 1801, lui confia à la charge du gouvernement d'Odessa, dont il entendait faire la capitale de la Nouvelle Russie : d'immenses territoires au sud-est, encore inexploités et cependant aptes à former la base arrière d'une pression contre les Ottomans ainsi que d'offrir à la Russie un accès aux mers chaudes. Richelieu y consacra douze ans de sa vie. En 1808, le nouvel Odessa était achevé : un modèle d'urbanisme, d'esthétique et d'agrément. Le prestige de la cité traversera les siècles, au point que le régime soviétique renoncera à transformer son aspect, préservant le centre ville monumental. Les soviétiques conserveront même la statue du duc de Richelieu que le tsar aura fait édifier, après sa mort, sur la place qui surplombe le port. Elle existe toujours. Dans le film Potemkine d'Eisenstein, cette main de marbre que l'on voit, dans la terrible scène de l'escalier, et qui semble intimer aux soldats l'ordre d'arrêter le carnage, c'est celle du duc de Richelieu… Après l'échec de Napoléon en Russie, il ne fit aucun doute aux yeux de Richelieu que l'Empire du «vaniteux perturbateur du monde » était condamné. Les Alliés ayant, en 1814, fait le choix de la Légitimité pour la France, Armand vint se mettre aux ordres de Louis XVIII. Mais, entre eux, le courant ne passa pas. Il décida donc de repartir pour Odessa. C'est de là qu'il apprit le retour de Napoléon, la fuite du Roi, les Cent-Jours, Waterloo, le miraculeux rétablissement des Bourbons. Revenu en France, il se tint à l'écart de la vie politique, prêt à servir mais n'ayant rien à demander. Alors les choses se précipitèrent avec, le 15 septembre, la démission de Fouché et, quatre jours plus tard, celle de Talleyrand. Le nom de Richelieu courait sur toutes les lèvres mais il résistait à toutes les démarches. C'est Alexandre qui finit par le convaincre d'accepter, « au nom, lui dit-il, du salut de la France. » Malgré son absence d'ambition personnelle, Armand est un homme conscient de sa valeur, et de sa large supériorité sur le personnel politique français. À trop se tenir à l'écart, il a fini par s'imposer comme l'homme providentiel, tenant le juste milieu entre deux générations, celle qui regrette l'Ancien Régime, et celle qui le repousse, entre deux mondes, celui de l'émigration, auquel il a appartenu sans en partager les idées, et celui de la Révolution, dont il admet certains principes mais rejette les excès. Sa mission pourrait tenir en une phrase : réparer les immenses dégâts commis par Napoléon. Pour ce faire, il cumule les fonctions de président du Conseil et de ministre des Affaires étrangères. Il ne pose au roi qu'une condition : siéger non pas aux Tuileries, au milieu de la Cour et de ses turbulences, mais dans un endroit discret où l'on peut travailler vraiment. Ce sera le petit hôtel de Galliffet, siège de l'actuel Institut culturel italien… Et là, pas de réceptions, pas de bals, pas d'équipages, pas de détachement militaire ni de gardes du corps. Richelieu vit dans trois pièces. La liste civile du chef du gouvernement s'élevait à 300 000 francs (environ 2 200 000 euros) avec Talleyrand. Richelieu la ramène à 80 000, en assurant que ce sera encore trop et qu'il rendra la différence au trésor. Ce qu'il fera : un cas unique dans l'histoire de France ! Pendant trois ans et trois mois, au prix d'un labeur acharné, d'une constance à toute épreuve et d'une intelligence jamais prise en défaut, il va hisser la France du précipice où elle roulait au seuil d'une nouvelle ère de son développement : quelque chose de comparable au « miracle allemand » qui suivit la fin de la deuxième guerre mondiale. Et cela presque seul, au milieu de la méfiance des uns, des chausse-trappes des autres, du scepticisme de tous. En face de trois montagnes à soulever : la paix, l'ordre, la libération du territoire. D'abord la paix, c'est-à-dire la négociation d'un nouveau traité avec l'Europe. Les exigences des puissances victorieuses visaient à obtenir de la France les « garanties nécessaires » à ce qu'elle ne pût de nouveau troubler la paix de l'Europe. Territorialement, le pays serait ramené à ses limites du premier janvier 1790. Financièrement, les Alliés réclamaient une indemnité de guerre de 800 millions de francs (soit environ 6 milliards d'Euros) dont le quart serait affecté à la construction d'une ligne de fortifications contre la France. Militairement, la France devrait supporter l'occupation de ses départements du Nord et du Nord-Est par 150.000 hommes pendant sept ans, et à ses frais. Richelieu s'accrocha avec opiniâtreté, discutant pied à pied, utilisant tous les moyens à sa disposition : des séances de travail interminables qui épuisent les ambassadeurs russe, prussien, anglais et autrichien, l'alimentation des divergences entre eux et avec les puissances moyennes, le chantage à la démission et les maladies diplomatiques (c'est de là qu vient l'expression). Ainsi les Alliés concluent-ils le traité de Paris du 20 novembre 1815. Les concessions arrachées par Richelieu limitent les dégâts : la France conserve ses places fortes dans les Flandres et dans les Ardennes, elle évite aussi l'occupation de Strasbourg ; au total elle ne perd que 50.000 km2 (1% de son sol) et 530.000 habitants (1,5% de sa population) ; l'indemnité de guerre, ramenée à 700 millions de francs, s'étalera sur cinq ans. Enfin, l'occupation militaire se réduit à trois ans si les Alliés constatent que le comportement de la France l'autorise : des conditions sévères mais inespérées. Les périls ne s'arrêtent pas là. La paix faite avec l'Europe, il faut aussi la faire avec la France, en proie à d'extrêmes désordres et, dans certaines régions, sur le fil de la guerre civile. Au cours de l'été 1815, la Terreur blanche, principalement de l'Ouest et le Midi, s'attaque aux bonapartistes, aux protestants et aux républicains. Richelieu reprend l'administration en mains, décrète que l'épuration doit se limiter aux têtes et que les exécutants des Cent-Jours ne doivent pas être pourchassés : réconciliation et rassemblement, tels sont les deux mots d'ordre. Le général De Gaulle saura s'en inspirer en 1944. La libération du territoire et le rétablissement de la France parmi les grandes puissances constituent le troisième grand objectif de Richelieu. Les troupes d'occupation rudoient des populations pleines d'amertume, confrontées bien souvent au chômage et à la disette, particulièrement en 1816. Les secours mis en place par le gouvernement combattent la misère mais ne procurent pas à la France les moyens d'un redressement durable. Pour cela, il faut solder les comptes, rétablir la confiance, retrouver la maîtrise du sol national. Richelieu déploie dans ce but son talent de négociateur, exploite ses relations internationales, joue la franchise et met cartes sur table. L'occupation militaire, explique-t-il aux Alliés, doit cesser au plus vite sinon il ne répond plus de la tranquillité du pays. Pour cela, il faut payer au plus vite l'indemnité convenue. Jusqu'ici, quand l'État avait besoin d'argent, il ne connaissait que trois moyens de s'en procurer : l'impôt, l'emprunt ou la planche à billets. Richelieu ne veut recourir à aucun des trois. Il craint la récession qui résulterait inévitablement d'une surpression fiscale. Il sait aussi qu'une diminution de la masse monétaire, par l'emprunt public, même facultatif, provoquerait le même effet récessif. Quant à la fausse monnaie, il n'y faut pas songer. Le souvenir des assignats hante toujours le peuple français. Richelieu a donc une idée, banale aujourd'hui, géniale pour l'époque : il fera payer les indemnités dues à l'étranger par l'étranger lui-même, et sans que celui-ci s'en rende compte. Comment ? En empruntant les sommes nécessaires aux grandes banques d'Europe. Richelieu, partout où il passe, inspire confiance. Dès lors, il s'emploie à obtenir des taux d'intérêt raisonnables et des délais longs, garantis par la reprise économique qui se dessine en France et qui ne pourra que s'amplifier grâce aux capitaux prêtés, dont le cours ne prendra que plus de valeur. L'opération est une réussite qui dépasse les espérances. « L'emprunt Richelieu » rencontre un fulgurant succès. Non seulement, il crée un climat favorable au redressement de la France mais il intéresse dorénavant l'Europe à celui-ci. Le 9 octobre 1818, la Convention d'Aix-la-Chapelle prévoit le départ des troupes d'occupation pour le 30 novembre suivant, soit avec deux ans d'avance. Richelieu entend maintenant profiter de sa réussite pour réaliser son dernier objectif : rompre l'isolement diplomatique de la France et la faire entrer de plain pied dans le nouveau concert des nations. Pour cela, substituer à l'alliance à quatre (Angleterre, Autriche, Prusse et Russie), fondée contre la France, une alliance à cinq dont celle-ci ferait partie, l'union des monarchies légitimes garantissant la paix en Europe. Alexandre se rallie le premier à la thèse de Richelieu. Les autres puissances le suivent. L'accord est conclu le 15 novembre. Ce sera « La sainte Alliance. » La France est redevenue une grande puissance, libre, indépendante et respectée, parlant d'égale à égale avec l'Angleterre, l'Autriche ou la Russie. Trois ans seulement après Waterloo… Louis XVIII voudrait récompenser Richelieu avec éclat mais celui-ci refuse toute gratification. Il ne rêve que de rejoindre Odessa, de s'installer dans la petite maison de bois qu'il s'est fait construire au milieu d'un jardin aux essences rares et, peut-être, de fonder une famille avec une jolie ukrainienne de bonne naissance. Il n'est certes plus tout jeune mais, à cinquante deux ans, toujours aussi beau et élancé, infatigable à la tâche. Il souhaite d'autant plus quitter la scène politique française qu'avec le retour des temps calmes renaissent les intrigues. Tant qu'il fallait surmonter des obstacles gigantesques, Richelieu était seul. Maintenant, son poste fait des envieux. Au premier rang desquels le sémillant Élie Decazes, ministre de la Police et favori de Louis XVIII. La veille de Noël 1818, Armand remet donc sa démission au roi. Mais avant de partir, pense-t-il pour toujours, il veut revoir la France en profondeur et lui laisser un testament. Du 4 janvier au 2 décembre 1819, il effectue donc un tour complet et minutieux de l'hexagone au cours duquel il se livre à de nombreuses considérations politiques. Curieux périple que ce voyage qui ressemble à une campagne électorale, menée par un homme qui n'est candidat à rien. A Bordeaux, il prononce un discours en faveur du libre-échange. A Marseille, il traite d'éducation. À Lyon, il préconise une baisse des impôts pour une expansion économique durable. Dans les Landes, il conseille la plantation de pins, afin de fixer les dunes (Comme on le sait, il sera écouté au delà de toutes prévisions). À Nice, il conseille aux gouvernants de ne jamais humilier les citoyens. Aux Tuileries, cette liberté de propos étonne : on ne serait pas fâché que le duc redevienne rapidement russe. Revenu à Paris, il règle ses dernières affaires personnelles, notamment la liquidation de son patrimoine afin de solder les dettes dont il a héritées de sa famille. Le 12 février 1820, sa berline est commandée, ses malles sont prêtes.... Le soir même, le duc de Berry est assassiné sur les marches de l'Opéra. Ce meurtre constitue pour le régime, un formidable séisme. Le duc de Berry était le seul prince capable de donner un héritier au trône. Il avait épousé en 1816 Marie-Caroline de Bourbon-Siciles. Qui lui a déjà donné une fille mais pas de fils. Elle est de nouveau enceinte : la venue au monde d'un garçon est la dernière chance de la survie des Bourbons de France. Les esprits s'enflamment. Les ultras accusent Decazes d'avoir, par sa politique trop libérale, favorisé le redressement des républicains, la venue des anarchistes et donc l'assassinat du prince. Il doit démissionner. Et de nouveau, on pense à Richelieu. Sachant qu'il est inutile de résister, celui-ci accepte à condition d'avoir les mains libres. Politiquement, l'année 1820 supporte une incroyable tension qu'il tente d'apaiser, essentiellement par la voie parlementaire. Heureusement, deux choses le servent: d'abord le contexte économique favorable que sa politique, fondée sur la modicité des impôts et la liberté d'entreprendre, a contribué à créer ; ensuite l'évènement historique que représente, le 29 septembre, la naissance du duc de Bordeaux. La monarchie légitime redresse le torse. Les élections suivantes donnent une forte majorité de légitimistes. Faisant dire à Richelieu : « Mme la duchesse de Berry n'a pas seulement accouché du duc de Bordeaux, elle a aussi accouché d'un grand nombre de royalistes. » Sa tâche est terminée. Richelieu remet sa démission le 13 décembre 1821 après avoir mené à bien quelques réformes économiques qui lui tenaient particulièrement à cœur : les dégrèvements d'impôts fonciers, possibles grâce à un budget de l'État désormais excédentaire, un nouveau train de diminutions des droits de douanes, l'attribution, pour la première fois, de la construction de canaux à des entreprises privées, la mise en place d'un réseau serré de caisses d'épargne et la création des livrets A et B. Partout on bâtit, on aménage, on modernise. Le chômage est inconnu, les Français s'enrichissent. Armand prépare donc, une fois de plus, ses bagages pour Odessa. Mais il préfère attendre les beaux jours pour partir. Il se sent fatigué et tombe malade, cette fois pour de bon, en février 1822 : une bronchite dont il n'arrive pas à se débarrasser. Le 16 mai, alors qu'il a voulu prendre l'air, une forte fièvre le saisit. Il meurt subitement le lendemain. Les médecins diagnostiqueront une congestion cérébrale. Louis XVIII semble plutôt soulagé de sa disparition et ne décide aucune manifestation officielle de deuil. En Russie, au contraire, Alexandre décrète un deuil national de trois semaines, durée de ceux applicables à la famille impériale, et prononce lui-même - cas unique - l'oraison funèbre de l'ancien gouverneur de Nouvelle Russie : « Je pleure le duc de Richelieu comme le seul ami qui m'ait fait entendre la vérité. C'était un modèle de l'honneur et de la loyauté. Les services qu'il a rendus à la Russie méritent une reconnaissance éternelle. Ceux qu'il a rendus à la France s'inscrivent dorénavant parmi les plus grands devant son Histoire. » Malgré son oeuvre déterminante à des moments cruciaux, le duc de Richelieu fait partie des oubliés de l'Histoire. En France, aucune rue ou place de grande ville ne porte son nom. Seule demeure la ville d'Odessa dont l'aspect on ne peut plus français étonne les visiteurs. On peut avancer plusieurs raisons à cela : - son nom, écrasé par le souvenir du cardinal ; Puisse pourtant un jour son exemple inspirer les princes modernes qui nous gouvernent ! Découvrez le 2 mai, La duchesse de BerrySérie: Les oubliés de l'histoire |
| Mis à jour ( Mercredi, 02 Mai 2012 12:45 ) |
Après les Cent-Jours, sentant son trône branlant, Louis XVIII se résolut à faire appel aux deux politiciens les plus roués de l'époque : Fouché et Talleyrand : « le vice appuyé sur le bras du crime » selon la célèbre « vision d'horreur » de Chateaubriand.