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Les rois architectes
Par Cyrille
Vendredi, 16 Décembre 2011 13:44

La Sainte Chapelle hauteVieilles pierres. Ils ont du goût, de l'argent et des idées bien arrêtées.

Sur son lit d'agonie, Louis XIV soupire : " J'ai trop aimé la guerre ", pour mettre en garde son arrière-petit-fils et successeur. Ce qu'on oublie le plus souvent d'évoquer, c'est la suite : " Ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments. " Le grand roi bat sa coulpe et regrette d'avoir tant dépensé pour Versailles. L'aveu est de taille. A l'heure des regrets, le monarque reconnaît d'une certaine façon avoir gouverné la France par le canon... et la pierre. Colbert le formule autrement : " A défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage la grandeur et l'esprit des princes que le bâtiment ; et toute la postérité les mesure à l'aune de ces superbes maisons qu'ils ont élevées pendant leur vie. " Finalement, l'Histoire n'a-t-elle pas donné raison à l'austère Colbert ? Qui aurait aujourd'hui le mauvais goût de reprocher au Roi-Soleil Versailles et le Grand Trianon, la colonnade de Perrault à l'aile orientale du Louvre, la place Vendôme ou encore ce " désaccord parfait " - sujet d'un ouvrage fort spirituel de Pierre Schneider* - arrangé aux Invalides, selon la volonté de Louis XIV, entre l'hôtel de Libéral Bruant et l'église d'Hardouin-Mansart ?

Certains souverains se sont plus impliqués que d'autres. Saint Louis s'attarde sur les chantiers, François Ier s'enflamme pour la mode d'outremonts, et le plus fastueux d'entre eux, Louis XIV, débat de l'architecture en professionnel. Il a, on le verra, des idées très précises sur le bon usage des colonnes et autres réminiscences de l'Antiquité, même s'il n'a pas vraiment goûté son portrait équestre, façon Marc Aurèle, par Bernin. Trois rois donc, trois manières différentes, on le verra, de s'impliquer. Mais, toujours, la même détermination à soutenir les hautes capacités créatrices de l'homme, ce dont témoignent ces réalisations qui font encore la beauté de Paris, de Versailles, de la France entière. Une beauté qui a traversé le temps, et qui nous pousse à méditer sur les palais et monuments publics, souvent consternants, édifiés à grands frais ces dernières décennies par notre République...

Louis IX et la révolution du gothique rayonnant

Même si l'on ne parle pas de style Louis IX, le rôle de Saint Louis dans l'architecture et l'art de son temps est déterminant. A lire les chroniqueurs, on découvre que le monarque ne se contente pas de poser la première pierre des édifices dont il ordonne la construction. Il aime s'attarder sur les chantiers, à Royaumont, à Châlons-sur-Marne... Si, comme ses ancêtres capétiens, il est obnubilé par l'accroissement et l'unité d'un royaume qu'il parviendra à étendre vers le Languedoc, Saint Louis reste d'abord le souverain à qui sa grande piété vaudra d'être canonisé moins de trente ans après sa mort. Dès qu'il apprend qu'à Constantinople on parle de vendre la plus sacrée des reliques, la couronne d'épines du Christ, le roi n'hésite pas. Prêt à tout pour acquérir cet objet insigne qui le couvrirait d'un prestige inégalé, il va dépenser plus de 130 000 livres d'or pour l'acquérir. Et, pour abriter la couronne d'épines, le monarque érige en un temps record l'édifice à la fois le plus somptueux et le plus moderne de l'époque. Châsse de pierre et de verre accessible de son palais de l'île de la Cité, la chapelle palatine qu'il édifie - la Sainte Chapelle - doit se voir comme le manifeste d'architecture contemporaine des années 1240. On pourrait même affirmer que le mythe de la transparence date de cette époque ! En effet, avec la Sainte-Chapelle, le gothique rayonnant parvient à rétracter les pleins au point de donner le maximum d'ampleur à la vitrerie, qui, sur 300 mètres carrés, déploie des histoires tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament. Pour parvenir à cet exploit, les architectes utilisent largement le fer, voire le plomb : l'édifice est renforcé dans les combles à l'aide de ce métal. Ainsi, nul besoin des arcs-boutants, qui, dans une cathédrale, absorbent les poussées. A la Sainte-Chapelle, autre innovation, la statuaire est indépendante des murs ou des colonnes.

Cette chapelle palatine n'est pas la seule réalisation qui explique l'association de Saint Louis avec le gothique rayonnant. N'est-ce pas sous son règne que s'achèvent la construction de l'abbatiale de Saint-Denis, mais aussi le bras sud des transepts de Notre-Dame de Paris ou Saint-Urbain de Troyes ? Une partie de l'Europe du Nord, de Strasbourg à Cologne, imitera l'opus francigenum. En Suède, il n'est pas jusqu'à l'archevêque d'Uppsala qui ne réclame à grands cris un architecte parisien !

François Ier, la conversion italienne.

Avec François Ier, c'est la légende de la Renaissance qui déboule dans l'histoire de France, précédant de quelques années les premiers bouleversements provoqués par la Réforme. La cour étant itinérante, les premières modifications de l'architecture française vont se situer dans le Val de Loire. Commandés par le monarque, deux chefs-d'oeuvre de pierre et d'ardoise y scandent le paysage : Blois et Chambord. Dans le premier, on peut observer l'apparition de loggias du type de celles que Bramante vient d'édifier au Vatican et qui sont décorées par Raphaël. Quant à Chambord, il a bénéficié de la patte de Léonard de Vinci. L'artiste, qui a accepté de rejoindre le roi de France, aurait, selon certains, inspiré ce château de contes de fées et, selon d'autres, dessiné le fameux escalier central. Mais c'est au surlendemain de Pavie que François Ier met en place une véritable politique culturelle. Décidant de s'installer à Paris - où il ordonne la construction de l'Hôtel de Ville -, François Ier a besoin d'une " résidence secondaire ", comme l'explique l'historienne Simone Bertière, pour assouvir son goût de la chasse. Son choix s'arrête sur le vieux château de Fontainebleau. Il va transformer, de façon un peu anarchique, cette ruine en une sorte de navire amiral de la Renaissance française, bouleversant le cours de l'architecture profane, tandis que l'Eglise continue à élever chapelles et cathédrales dans le style gothique flamboyant. Réalisé pour le seul plaisir du souverain, le château de Fontainebleau reste le monument emblématique du passage à la Renaissance. Et pour relier le vieux château aux nouveaux bâtiments, le roi fait édifier une galerie qui reste le monument français le plus spectaculaire du XVIe siècle.

Deux artistes formés dans le meilleur du creuset italien, l'un florentin, Rosso, l'autre bolonais, le Primatice, vont y célébrer a fresco, derrière un camouflage mythologique, la vie et les appétits de François Ier. Le roi y est même identifié à un grand éléphant blanc, symbole de sagesse et de pouvoir. Les fresques aux couleurs exaltantes du Rosso, à la façon des ignudi (" nus ") de la Sixtine, baignent dans un climat d'érotisme raffiné et sont séparées par de longues figures déhanchées modelées dans le stuc par le Primatice. Telle ou telle image montre bien qu'on est là au courant des dernières inflexions de la mode à Rome. Du reste, le Primatice y sera bientôt dépêché pour prendre l'empreinte des marbres antiques récemment surgis du sol, comme le " Laocoon " ou l'" Ariane endormie " : les versions en bronze de cette statuaire embellissent dès lors le décor de façon éclatante.

Après Fontainebleau, la conversion de l'architecture aux normes de la Renaissance sera achevée avec brio par Philibert De l'Orme ou Du Cerceau. Mais c'est d'abord par les ouvertures et les loggias de Fontainebleau que s'engouffre en France, et grâce à François Ier, le meilleur de la Renaissance italienne.

Louis XIV, l'architecte en chef.

Avec lui, la monarchie met en quelque sorte la main à la pâte. Le Roi-Soleil ne se contente pas de passer commande d'édifices. Pour mieux en superviser la construction, Sa Majesté s'installe à proximité du chantier sous une petite tente pour travailler à ses dossiers en compagnie de Louvois.

Le monarque absolu n'a pas seulement des points de vue très précis en matière d'architecture : il prend les décisions à la place de ses architectes ! C'est bien Louis XIV qui, au Grand Trianon, a inspiré la division en deux appartements et la couverture à l'italienne. Il refuse les toits à comble brisé proposés et impose un toit plat couronné de balustrades, les cheminées dussent-elles perdre de leur efficacité !

En 1701, profitant de ce que son architecte préféré, Hardouin-Mansart, est allé prendre les eaux, le roi fait démolir ce qui a été entrepris. Il impose à Robert de Cotte de dessiner un péristyle pour " mettre les jardins dans la vue de la cour ", comme le précise l'historien de l'architecture Jean-Marie Pérouse de Montclos dans son ouvrage sur Versailles. Afin d'en magnifier l'idée, louis XIV demande à ce que soient redoublées, côté jardin, les colonnes à chapiteaux ioniques. La passion du roi pour les bâtiments l'oblige à correspondre de façon quasi quotidienne avec ses architectes. Il leur transmet des ordres précis pour le choix des matériaux, marbre rouge du Languedoc et marbre vert des Pyrénées, et choisit ce qui lui convient dans leurs cartons. Mais il a la sagesse de se ranger à leur avis lorsqu'ils paraissent avoir raison. Par exemple pour les statues de la cour de Marbre que le roi voulait brunir afin d'imiter la couleur du bronze et qui seront, finalement, grattées et éclaircies, suivant le point de vue d'Hardouin-Mansart.

Là où, au départ, il n'y avait qu'un gros pavillon de chasse, le roi a fini par créer un ensemble palatial d'une rare sophistication, ainsi bien sûr qu'une ville nouvelle, avec ses trois avenues en patte d'oie aboutissant au château, formule qu'on retrouvera à Washington et à Saint-Pétersbourg. Un peu comme si le Roi-Soleil avait sécrété autour de son exceptionnel ego, entre cour et ville aussi bien qu'entre terre et eaux, une coquille constituée de couches successives. François Ier dissimulait son narcissisme derrière une façade mythologique. Louis XIV ne s'encombre pas de cette fausse pudeur : c'est bien la gloire du roi que Le Brun célèbre au plafond de la galerie des Glaces. Versailles, qui reste aujourd'hui un joyau incomparable, a été un modèle pour toute l'Europe, qui tentera de copier avec plus ou moins de bonheur l'extravagante galaxie palatiale

* Editions Actes sud.

Sources : lepoint.fr
Crédit photos : commons.wikimedia.org

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